-

 

Nouvelle.
Exercice littéraire sous contraintes :
 
- 3 personnages au choix avec interaction entre eux
- Un mot ayant rapport avec une notion d'espace ou d'étroitesse
- Un ou plusieurs insectes de la même espèce
- Une petite phrase interrogative récurrente dans le texte
- Un vêtement ou partie de vêtement qui porte une couleur imposée : le tournesol
- Un local imposé : un atelier.
 
Couleurs locales
 
Le premier à se réveiller s'appelle Jo. Les yeux répondent à peu près à l'appel, mais pour le reste, on aurait dit des sacs de ciment à déplacer. Pas possible, se dit-il, ils ont dû nous droguer. De là où il est couché il peut voir deux petites lucarnes, creusées dans la pierre, de chaque côté de la pièce. Une petite table. Deux chaises. Quand il parvient à tenir sur ses jambes, c'est Lino, l'Italien, qui commence à bouger. Vu ses mimiques, ses plaintes, la main qu'il porte à la tête, il connaît le même réveil que Jo. Hattika ne tarde pas à gémir, elle aussi, et bientôt, ils peuvent tous écarquiller les yeux et se jeter mutuellement leur stupeur. Muette, au début, puis très vite, volubile. Il y a Jo, en premier, qui précipite sur la porte ses quatre-vingt-dix kilos de barbaque, façon bélier, qui secoue la poignée en tout sens, avec des merde merde merde putain qu'est-ce qu'on fait là merde putain. Il y a Lino, qui s'assoit dos au mur et qui chante, parce qu'il est italien et que tout ce qu'il dit il le chante, comme : Mi amici, j'espère qu'on va manger au moins deux fois des pâtes par semaine. Lino n'a pas fini sa phrase quand il voit Jo rebondir sur la porte comme une balle et atterrir sur le cul juste devant lui. Beaucoup trop petite, leur cage, pour un gars comme Jo. Hattika, qui ne dit toujours rien, sourit en voyant son gros popotin passer devant ses yeux.

- Bonjour monsieur-du-premier-rang-à-grosse-voix-et-qui-râle-tout-le-temps.
- Jo. Ma faute à moi si on est resté trois heures en plein soleil avec la roue crevée ? Ma faute, si le ventilo de ma chambre était H.S la nuit dernière ?
- Bonjour Jo.
- Bonjour jolie-demoiselle-assise-tout-au-fond-silencieuse-à-rêver.
- Hattika. J'habite la Courneuve, vous connaissez ? Alors, je me demande depuis le début comment je vais m'organiser pour venir vivre ici, dans une jolie petite maison en pisé, avec vue sur un baobab et sur le fleuve Niger. Et puis pour le contretemps, vous auriez dû vous dégourdir les jambes. Moi, j'en ai profité pour me balader et parler aux gens. Il y avait un puits, pas loin, avec des femmes et des enfants. Des kilomètres de marche pour un peu d'eau. Ça fait réfléchir. Et pour la nuit, vous auriez pu dormir à la belle étoile. Le ciel était magnifique ! Maintenant, j'aimerais bien savoir pourquoi on s'est retrouvés tous les trois ici. Et pourquoi nous trois ? On devait bien être cinquante pékins, dans ce car, non ?
- Demandez ça à monsieur pâtes fraîches, dit le gros Jo, en se massant l'épaule.
- Lino. Parce que pour toi, il n'y a pas de problème de manger tous les jours le capitaine avec les bananes ? - Moi je suis au régime, dit Jo. J'ai mangé que les bananes. Et puis hier, on a mangé chinois, à Mopti.
- Lino aime bien comprendre ce qu'il mange. Lino peut simplement dire : c'était tout gluant et tout sucré.
- C'était peut-être du ragoût de chien, s'esclaffe Jo.

Lino passe une main sur son ventre avec une mine de dégoût.

- C'était pour faire attendre la clientèle, parce qu'on n'était pas encore assaisonnés, propose à son tour Hattika.
- Très drôle, dit Lino, l'air renfrogné.
- Bon, qu'est-ce qu'on fait, maintenant, demande Jo. On ne va pas mariner là sans bouger les plumes,
non ?
 
Il essaye de tordre les barreaux, devant les ouvertures. Ses mains, son visage rougissent à vue d'œil, ses biceps se tordent, mais le métal ne bronche pas une seconde. Connerie de connerie de connerie, je… Il s'arrête parce que la jeune femme a posé une main sur son épaule et lui dit : Il faut garder ses forces, Jo. De toute façon, on ne peut même pas passer une tête. Le géant a massé ses mains et murmuré : m'énerve de rester là à rien faire. Hattika en profite pour jeter un œil à l'extérieur. Difficile de savoir où ils sont enfermés avec cette rangée de jacarandas qui bouchent le paysage. On en trouve même Place d'Italie, alors tu parles !
 
- Si c'est le PKLK, dit Hattika, on a du souci à se faire.
- Lino ne comprend pas.
- C'est des gars qui coupent leurs otages en tranches, quand on ne respecte pas leurs volontés, dit Jo d'une voix sombre.
- Mamma mia ! se lamente l'Italien.
- Mais pourquoi nous trois spécialement, hein, on ne se connaît même pas ! gueule Jo.
- Ces gens-là ont un plan, dit Hattika. Ils ne nous ont pas choisis au hasard.
- Trois pays ! s'exclame Jo, le visage éclairé par sa découverte. C'est un début de solution, ça. Belgique pour moi, France, non ? Hattika dit oui. Italie, c'est ça ? Lino dit si. Un truc politique ?
 
Tout d'un coup, un petit bruit se fait entendre. Ils se retournent tous les trois. On est en train de leur passer un papier sous la porte. Une enveloppe. Hattika se précipite, la ramasse. L'ouvre, fébrile. En sort un papier griffonné de quelques mots. Une clef. Elle déplie le message, les deux hommes lisent par-dessus son épaule.
- Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? C'est pour jouer avec nos nerfs ? demande Jo avec humeur.
- PKLK, murmure Lino en tremblant. Hachés. Como cipolle.
- Comme des oignons ? Mais non, réplique la jeune femme, ils n'auraient jamais fait une blague pareille. Vous savez faire ce qu'ils demandent, vous ?
- Mon métier. Pour une part, lâche Jo.

Le visage d'Hattika s'éclaire d'un grand sourire.

- Voilà. Il n'y a pas de hasard. Enfin, pour vous. Et vous, Lino ?
- Un peu du métier de Lino, aussi.
- Bon, euh, moi je suis secrétaire de Direction, je ne vois vraiment pas ce que je viens faire là-dedans, mais enfin... On ouvre ?
- Allons-y ! lance Jo, qui retrouve un peu d'allant.
- Lino a compris ce que vous faites avec nous, dit Lino
- Dites, s'impatiente la jeune femme.
 
Mais au lieu de répondre, l'Italien prend la clef dans l'enveloppe et ouvre un placard. Jo s'avance à son tour et installe le matériel d'une manière experte. Pendant ce temps, Lino tâte les matières, grommelle, fait des tris, se précipite sur un carton à dessin, s'empare d'un crayon, griffonne rageusement, pose le tout, dirige d'une main Hattika pour la mettre dans un rayon de soleil. Puis il lui demande de danser, alors la jeune femme danse en fermant les yeux, avec, dans sa tête, une musique tout droit sortie de l'Atlas. Lino donne une partie de ses dessins à Jo et la belle rit bientôt de voir les doigts boudinés de Jo s'affairer avec une telle méticulosité. L'homme en est presque beau d'être si concentré dans son travail. Maintenant, l'Italien découpe ses matières à toute vitesse, les met à la lumière, tourne comme il peu dans l'espace ridicule de la pièce. Bientôt, il tempête.

- Il manque la grande idée, pour Lino. Le détail magique. Qui donne à la création de Lino la beauté miracolosa.
 
On voit bien que le petit bonhomme est sur les charbons ardents, mais personne ne sait comment l'aider.
Soudain, un bourdonnement se fait entendre dans la pièce. Une abeille. Elle vient titiller Jo, qui s'énerve, cherche quelque chose en guise de tapette, ne trouve rien et bat des mains. Quand l'Italien pousse un grand cri, ses compagnons se figent d'effroi.

- Il ne faut pas l'écraser, crie-t-il. Lino en a besoin. La beauté miracolosa, répète-t-il en prenant un mouchoir en papier.
 
Mais l'insecte semble se moquer de sa petite taille en voletant à bonne hauteur. Alors, Jo lui fait comprendre qu'il n'y arrivera pas, lui prend le mouchoir et finit par capturer délicatement la pauvre bestiole. Son compagnon lui demande de déployer ses ailes, de les placer à la lumière. Tout excité, Lino reprend ses crayons, son carton, s'approche au plus près de son modèle et agite la main à toute vitesse sur son dessin. Beauté miracolosa, murmure-t-il. Son travail achevé, il le met entre les mains de Jo, et Jo se remet en vitesse à sa table.

- Et moi ? demande Hattika aux hommes si affairés, qui ne la regardent plus. Je compte pour du beurre ?
- Certainement pas, dit Jo, ces gens-là ont tout prévu. Ton heure de gloire arrive. Avance. Ne bouge plus. Laisse-toi faire. Voilà. Magnifique. Attends, il y a des petites corrections à faire. Ici. Là. Oui, magnifique. Une reine.
 
Le visage de Lino n'est que béatitude. Suivant la consigne des ravisseurs, Jo passe l'enveloppe sous la porte, pour signifier qu'ils sont prêts. Moins de trente secondes après, la porte s'ouvre et un homme en boubou bleu apparaît, sourire aux lèvres. Lino regarde Hattika, les yeux humides, et lui dit :
 
- Va, mademoiselle, apporte la beauté, la beauté miracolosa.
 
Et la jeune femme sort, éblouie par la lumière, et la musique éclate soudain à ses oreilles. Elle porte sa danse, et sa beauté élève des cris de joie, des rumeurs d'émerveillement, aussi. Les enfants viennent toucher l'organdi de ses manches, couleur tournesol. Mais aussi la tulle rose, au bas de sa robe. Certains la poursuivent en s'amusant avec les longs rubans de soie, qui courent du dos jusques aux jambes, comme des vermicelles en chocolat. Le chef se met à parler haut et fort, au milieu de l'allégresse générale. Remercions nos prestigieux invités, dit-il. Grâce à leur générosité et à leur talent, nous remporterons sans aucun doute le premier prix du festival de mode de Bamako ! Frappez les djembés pour monsieur Lino, le grand créateur de la péninsule. Poussez des cris de joie pour monsieur Jo, le Couturier de Bruxelles aux mains habiles. Chantez pour mademoiselle Hattika, le plus beau mannequin de la Courneuve. Faisons couler la bière de mil et danser les capitaines dans les marmites.
 
Un peu à l'arrière de la troupe, joignant les mains, les yeux au ciel, Lino ne demande qu'un seul miracle, pour parfaire ce bonheur. Simplement que les poissons se transforment en farfalle. Au gorgonzola.
 
 
 
image extraite de :
http://www.arenes.fr/spip.php?article536