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Nouvelle.
Exercice littéraire sous contraintes :

- Deux ou trois personnes enfermées quelque part. Une d'entre elles a envie d'uriner.
- Utiliser 5 des 6 mots suivants :
- boule, tampon, moustache, bol, chapeau, grenouille, light
 

L'honneur est sauf.
 
La voiture a 2000 kilomètres au compteur. C'est incompréhensible. C'est un scandale. Je tape sur le bouton à m'en bousiller le doigt. Peine perdue, la portière ne bouge pas d'un pouce. J'essaye à nouveau la commande des vitres. Rien non plus. Et le Chinetoque qui ne pipe mot, à l'arrière, parfaitement immobile, je le vois bien dans le rétro. Je sens déjà la lame de son sabre. Rigolez, rigolez, mais moi je sais que quand un Chinois se trouve dans une situation aussi périlleuse et qu'il conserve une telle maîtrise, c'est qu'il fait partie d'une Triade. Et je sais aussi que ces gars-là ne rigolent pas.
 
La tête dans le volant, je balance mes excuses au traducteur. Le traducteur repasse le paquet au mafioso, et tout de même, je dois dire qu'il me paraît plus léger en chinois. Un silence mortel, puis j'entends une musique douce. Le traducteur en fait aussitôt son miel : Monsieur Li dit que courir après la même grenouille fait oublier le bol de saké. Je reçois une drôle de suée sur l'échine. Ça y est, il a commencé son cirque. Je suis censé deviner des trucs, c'est clair. La deuxième musique, cette fois, me tétanise. Il doit penser que je ne suis pas un interlocuteur crédible. Dans le rétro, je vois le traducteur se lisser la moustache. Je pense : il a compris, pour les Triades.
 
- Monsieur Li a un problème, lâche le traducteur. Il dit que son corps réclame de libérer du yin, qui va bientôt causer du déséquilibre avec le yang.
 
Lard ou cochon ? Codé ? Pas codé ? Je pourrais demander au traducteur ce qu'il en pense. Et Tchangaïtchek qui est toujours aussi raide que la justice. Vous croyez qu'il pense qu'on l'a kidnappé ? je demande au traducteur. Le traducteur glousse discrètement, son poing devant la bouche, comme pour cracher un noyau. C'est ça, je suis le con de chauffeur qui ne comprend rien. Et maintenant, qu'est-ce qu'il est en train de faire, d'après lui, avec son portable, hein ? Commander des vapeurs ? Dans dix minutes, on lèvera la tête et on aura dix ninjas autour de nous, tout sourire.
 
C'est alors que le troisième solo pékinois démarre. C'est le plus doux. Ça doit être l'hallali. Le traducteur ne laisse pas de blanc : Monsieur Li est en passe de perdre sa dignité. Monsieur Li ne va pas pouvoir attendre beaucoup plus longtemps. Je suis prêt, dis-je, en fermant les yeux et en courbant la tête. J'attends mais il ne se passe rien. Soudain, le traducteur s'exclame :
- J'ai peut-être la solution. Puis, il se tourne vers son voisin, mais je me demande pourquoi en chinois, c'est plus long. Beaucoup plus long. Le traducteur m'explique finalement son idée, à toute vitesse.
- Je viens de proposer à monsieur Li la chose suivante, dit-il (là, je ne blague pas, le Chinois m'a fait trois courbettes à la suite). Il me reste une bouteille de Coca light. Je vais faire l'honneur à Monsieur Li de la finir, pour qu'il puisse y déposer son urine. Nous nous retournerons. Nos yeux ne verront rien. Reste nos oreilles. Je n'ai que deux boules Quiès.
 
Cette fois, mon cœur fait un bond dans ma poitrine à la vue du traducteur, dans le rétro, qui sort un opinel de sa poche. Il attaque alors, le cuir de la Mercedes et découpe des petits bouts de mousse, qu'il me tend. "Voilà, explique-t-il. Vous en ferez des tampons pour vos oreilles." Une fois mises en place, je décide de regarder droit devant moi, sans un coup d'œil pour les rétroviseurs. Malgré ces précautions, j'entends tout de même couler le robinet intime du P.D.G de la Standard Oil de Changaï, dont les éclats de voix semblent épouser les réussites ou les échecs de sa mise en bouteille.
 
Le traducteur autant que moi attend bien cinq minutes avant de déplacer ne serait-ce qu'une fesse. Enfin, prenant le premier la parole, le Chinois affirme, selon le traducteur, que l'honneur du Président Directeur Général de la Standard Oil a été heureusement préservé. Je me laisse alors aller à un soupir de soulagement, avant de m'apercevoir, en levant la tête, qu'un petit groupe d'hommes, immobiles, a pris place autour de la voiture. C'est à ce moment-là que le traducteur s'excuse de ne pas avoir accompli parfaitement son travail. Je l'entends déglutir avant de prendre la parole. Monsieur le Président, dit-il, pense qu'il ne faut pas laisser la moindre chance à cette mésaventure d'être répandue. Il a ajouté, en guise de conclusion, qu'il était désolé. Sincèrement désolé.

 
image extraite du jeu PC Grand Theft Auto, San Andreas.
 
 
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