-
- Le dernier bal de Salonic
Ysokras
-
-
-
- - A qui le tour, mon Pierrot ?
- Salonic Ysocras, monsieur.
- Bien. Signes particuliers ? (Pierrot ne lâche pas la
ligne du doigt, baisse les yeux)
- Avocat, maire, ministre, président de
- Qu'est-ce que vous voulez que ça me foute, mon petit
? Rien à branler, aux faits, mon ami, aux faits, je vous
prie. Vous avez un peu tendance, en ce moment, à vous
éloigner du cur de notre activité. Allons,
ressaisissez-vous !
- Mille pardons, monsieur. Voilà (Il fait glisser son
doigt à toute vitesse, tourne une page).
Dans l'enfance
- Non, mon petit, oublions l'enfance, s'il vous plaît.
Vous allez encore m'attendrir, je le sais d'avance, cur
d'artichaut je suis, cur d'artichaut je resterai. Je vous
l'ai déjà dit, sauf cas particulier, nous nous
intéressons aux grandes personnes. Celles qui peuvent
décider de repeindre leur salon couleur pistache ou d'aller
manger japonais un jeudi midi, par exemple.
- Entendu, monsieur. Mais, si vous me permettez, justement, je
crois qu'il s'agit là d'un
cas un peu particulier. Il a passé toute sa vie au service
des autres et n'a pas eu le temps
de penser à lui. Alors, vous comprendrez qu'il rentre
difficilement dans une case. Tenez,
par exemple : regarde vivre les oiseaux, je ne peux pas cocher,
admire le ciel, non plus, s'émerveille
d'un texte, d'une parole spirituelle, tous les
- jours, plusieurs fois par jour, toutes
les semaines, ça va forcément le plomber, toutes
ces questions-là, je ne sais pas
si c'est vraiment
- Juste ? Impertinent, va ! Tu oses mettre en doute mes principes
de justice ?
- Jamais de la vie, monsieur, mais
- Il suffit ! ma patience a des limites. Ce que je vois, c'est
que l'affaire est bien mal embouchée. Introduis-le maintenant,
et que ça saute !
- Sur le champ, monsieur.
-
- Une petite inclinaison de la tête
et il se retire à reculons jusqu'à une immense
porte, l'ouvre, se sert de ses mains en guise de porte-voix et
annonce : "INTRODUISEZ SALONIC YSOCRAS !" Sept coups
de trompettes après, apparition de l'intéressé
encadré par les deux vigiles de service, les très
élégants et fringants Michel et Gabriel. "Baisse
la tête en entrant", lui lance Michel avec un air
pénétré. Puis les deux gardiens éclatent
de rire derrière un Ysocras qui commence à présenter
des signes d'inquiétude. La Porte s'ouvre. Lentement.
Trop lentement, pour Salonic, qui essaie en vain d'accrocher
son regard à son sommet, aveuglé qu'il est par
une lumière qu'il n'a jamais vue, si blanche, si éclatante.
Il avance, une main sur les yeux.
-
- - Approchez, Salonic, approchez, ne
craignez rien. Depuis quelque temps, je jette un peu de perlimpinpin
pour le décorum. J'en ai marre des "monsieur, dans
les livres on dit que vous êtes comme ci, que les murs
et les sols de chez vous sont comme ça, que c'est Versailles
en plus grand", et patati et patata. Ils n'ont pas tout
à fait tort, remarquez. Après tout, c'est une cérémonie
qui compte, pour chacun de vous. Pierrot ?
- Tout de suite, monsieur.
-
- Il accourt en ahanant. Il faudra bien
oser dire un jour au Très Vieux que le livre commence
à être inremuable, mais pas cette fois, il ne le
sent pas, mais alors, pas du tout.
-
- - Merci, mon petit. Devriez faire un
peu de sport (mine boudeuse du porteur). Une petite mise au point
pour commencer, Salonic. Vous n'ignorez pas, j'imagine, où
vous avez atterri ?
- Non, Très
(geste évasif du Très
Vieux)
- Monsieur, ça m'ira bien. Moins de lettres, ça
gagne du temps, et c'est tant mieux parce que nous avons pas
mal de dossiers en souffrance. Hi hi ! je ne l'avais jamais faite
celle-là (une main sur la bouche, l'autre sur un crayon),
il faut que je la note. Vous permettez ? Rien de personnel, je
vous assure. Bon. Reprenons. On vous a dit, pour le règlement
?
- Oh la la, oui (on lit son soulagement sur la figure), Salonic
connaît bien les règlements, monsieur, depuis tout,
tout petit (il baisse la main à la hauteur des trois pommes)
kyrie, pater, ave, le Notre Père (grimace douloureuse
de son interlocuteur), papa Ysocras était un homme entièrement
- Oh la la, oui, contrefait le Très Vieux, papa Ysocras
Mon garçon, je ne vous demande
pas de répéter comme un perroquet ce qui se dit
en bas (il pointe un doigt vers le
sol). C'est comme pour le reste, ils racontent ce qu'ils veulent,
en bas (repointage du doigt, plus ferme,
la colère qui monte lui rougit le front et soudain, relâchement).
Bon. Pas la peine de s'énerver,
on va reprendre tout à zéro (petits tapotements
de mains sur ses cuisses pendant
qu'il réfléchit). Savez au moins pour les deux
options principales ?
- C'est ce qu'on dit en bas, ça, réplique timidement
Salonic.
- Et bien parfois, ils ont bon, en bas, ça peut arriver,
rétorque le Très Vieux, agacé.
- Ah
- Et oui. Je ne vous demande pas ce que vous préférez,
poursuit-il d'une voix blasée. A part de très rares
huluberlus
Bon. Passons aux choses sérieuses. On
attaque avec la spiritualité.
-
- Il consulte son livre. Salonic s'empresse
de parler :
-
- - Un jour de décembre, j'ai affirmé
la primauté du spirituel, vous savez. Vous pouvez vérifier.
Je connais encore mon texte par cur (il gonfle la poitrine)
:
Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de
la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne
pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, parce qu'il
lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa
vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance.
-
- Au milieu de la récitation, le
Très Vieux a levé lentement les yeux du livre.
A la fin, on entend au loin des applaudissements. Le Très
Vieux jette un regard noir à l'ombre, près de la
Porte, puis un autre, très
différent, à Salonic. Inexpressif. Nouvelle inquiétude
du petit nouveau. Et tout d'un coup,
le rouge revient au front du Très-Vieux, comme tout
à l'heure, mais aussi
sur ses joues et disparaît aussi vite qu'il est apparu.
- - Pierrot ?
- Oui, monsieur.
- Allez me chercher un chewing-gum.
- Quelle marque, monsieur ?
- Sans importance. Ce que Gabriel ou Michel trouvera chez Lidl
ou Leaderprice à
- un prix raisonnable.
-
- Le chewing-gum est déjà
là que Salonic a encore les yeux médusés.
-
- - Je vous expliquerai après,
mon petit. Mâchez. Non, ne fermez pas la bouche, comme
si vous étiez en public. Faites-le relâché,
comme si vous étiez seul, à vélo, dans Boulogne.
-
- Salonic s'exécute, bien sûr.
Il n'est pas à la peine, il aime bien le chewing-gum,
en plus. Pierrot s'approche, tend l'oreille, se retourne vers
le Très Vieux.
-
- - Vous alors ! Quelle intuition ! Remarquable
!
- Intuichion ? fait Ysocras. Quech qui est remarquabe ? (Il s'arrête
de mâchonner).
- Les deux font le même bruit, lui répond le portier.
Exactement.
- Les deux quoi ?
- Votre phrase, là (il essaie l'imitation) la radicalité
du sacrifice et tutti quanti. Le même bruit que le chewing-gum,
dites-donc.
- ????
- On appelle ça une allégorie, mon vieux.
-
- Salonic Ysocras baisse la tête,
penaud.
-
- - Vous doutez de ma foi ?
- Qui a parlé de foi ? intervient le Très-Vieux.
Tu as parlé de foi, toi, mon Pierrot ?
- Non, je ne crois pas.
- Moi non plus. J'ai dit spiritualité, Salonic. Et dans
votre phrase, là, pas un pet de lapin, pas une once. La
spiritualité, ça doit habiller les jours, mon vieux,
ça doit habiter les nuits, ça doit être posé
sur soi comme un manteau invisible et doux (Deux ronds de flanc,
pour Salonic). Allez, on va passer au Bien. Vous avez occupé
toute votre vie des fonctions pour le bien commun, vous devriez
scorer, cette fois.
-
- Salonic a bien senti en même temps
le lard et le cochon.
-
- - J'ai essayé de faire le bien,
c'est vrai, pour en faire profiter tous les Fronçais.
- Par exemple ?
- Oh, il y en a tellement
Je peux parler de la sécurité,
lâche Salonic.
-
- Le Très Vieux se replonge dans
le livre.
-
- - Il y a des choses là-dessus,
en effet (sourire béat d'Ysocras). Pierrot ?
- Oui.
- Je n'arrive pas à te relire. Là (Pierrot s'approche,
déchiffre, lui parle à l'oreille).
- Tu vas m'en chercher un modèle ? Le même qu'à
l'époque, tu peux me trouver ça ? (haussement d'épaules
de Pierrot et départ en trombe par une petite porte).
- Une nouvelle allégorie ? chuchote Salonic.
- Raté ! balance le Très Vieux d'un ton enfantin,
comme s'il avait sauvé le Mistigri. Conditions
réelles, cette fois.
-
- Et Pierrot est de retour, peinant à
porter un appareil étrange.
-
- - Oh, je vois, dit Salonic en secouant
la tête. Vous vous trompez, cette fois. Moi aussi j'allégorise,
de temps
- en temps.
- Objection, lance Pierrot, en préparant l'engin.
- Objection retenue, dit à son tour le Très Vieux.
Vous connaissez, vous avez été avocat. Vous avez
dit "nettoyer au sens propre comme au sens figuré".
On veut juste voir si ça fait vraiment
du bien, rien d'autre.
-
- Salonic Ysocras succombe d'un coup à
la panique, court se cacher derrière un pan
de robe du Très Vieux, s'accroche à lui de toutes
ses forces.
-
- - Voyons, Salonic, ne faites pas l'enfant,
vous êtes déjà mort.
- Vous savez que ça balance avec une sacré pression,
ces trucs-là ? Vous voulez ma peau, hein ? C'est
- ça ?
-
- Les deux autres font la moue. Déception
partagée.
- Je croyais que nous allions batailler longtemps sur ce point,
fait le Très Vieux, et qu'avec tout votre verbiage, vous
alliez essayer de défendre l'indéfendable, mais
puisque nous sommes d'accord, autant passer à autre chose.
Allez, range-moi cet outillage, mon bon Pierrot, et dis à
Gabriel de le rendre à Kiloutou, nous n'en aurons plus
besoin. Boirais bien un p'tit coup, moi. Pas vous ?
- Je ne bois que de l'eau Très Saint
- Voilà que ça lui reprend. Et pour l'eau, vous
avez tort, ça ne vous fait aucun point (clin
d'il au candidat), même le fiston en a goûté
! Tavernier !
- Voilà, voilà, dit Pierrot.
-
- Il sert le vin, l'eau, ensuite le Très
Vieux semble tomber dans une profonde rêverie. Salonic
Ysocras sent bien que l'affaire tourne au vinaigre. Il s'éponge
le front, se rappelle la lave en fusion du volcan Krakaquelquechose,
se voit tomber dedans à partir du ciel. Ce n'est pas possible.
Se lever tous les matins aux aurores, se coucher le soir à
pas d'heure pendant des années, pour ça. C'est
horriblement
-
- - Injuste ? tonne soudain le Très
Vieux. Mais prenez votre vie à un bout ou à un
autre, mon petit Salonic, et déroulez, déroulez.
Ce n'est pas de ma faute, tout de même, si vous avez fait
le plein de choses qui n'entrent pas dans les critères
de sélection pour l'option que vous avez choisie. Je pioche,
au hasard : l'amour du prochain, l'humilité, la joie des
petites choses, l'émerveillement, la défense des
déshérités, la sagesse, j'arrête là,
moi, le vin me tourne la tête. De toute façon, je
vous conseille de vous résigner à l'autre option,
vous avez tout à y gagner.
- Ah ?
- Bien sûr. J'ai devant moi la liste d'invités de
votre plus gros anniversaire.
- Je ne vois pas
- C'est simple, avec l'option choisie vous n'auriez quasiment
pas un seul ami avec vous. L'ennui assuré. Je ne vous
vois pas passer vos journées avec nous à peindre
les ailes des papillons, refaire et défaire le ciel à
nuages rompus, sortir toutes les langues de leurs poches, partir
de chez vous la fleur au pubis, passer le temps parce que le
temps, ici, est en argent. Non, je ne vois pas. Une de ces choses
vous plaît-elle par-dessus tout ?
- Euh
- Vous voyez. Tout à gagner, je vous dis.
- Vous êtes sûr ?
- Tu entends ça, Pierrot ? Monsieur demande si je suis
sûr !
- Triple couillon, résonne au loin la voix du portier.
- Pierrot ! fait la voix tendrement offusquée du Très
Vieux. Au lieu de dire des bêtises,
- fais venir Michel et Gabriel.
- Bien, patron.
- Signez là, dit le Très Vieux.
-
- Salonic Ysocras fouille dans sa poche
intérieure, en sort un stylo, en ôte le capuchon
et se penche pour lire le papier.
-
- - Bonjour la confiance. Tiens, fait
la voix facétieuse au-dessus de lui, je crois que je reconnais
le stylo. Ce n'est pas le Montblanc Meistersück 149 que
vous avez piqué en Roumanie, pendant les accords de 2008
?
-
- Rouge pivoine, Salonic. Jusqu'aux oreilles.
Il signe à toute vitesse, tend le stylo mais aucune main
pour le lui prendre.
-
- - Gardez-le, je sais que vous aimez
tout ce qui brille. Je préfère mon vieux crayon
avec son moignon de gomme. Allez-y, maintenant, Gabriel et Michel
n'aiment pas attendre, et puis
-
- Cette fois, le Très Vieux voit
arriver la blague devant ses yeux, il ouvre sa bouche,
retient son rire et éructe : "J'AI
D'AUTRES DOSSIERS SUR LE FEU !" Et
son rire explose dans le ciel, faisant tomber une pluie de bonbons,
de sucettes, de berlingots, de barbes
à papa, pour le bonheur des petits, des moyens et des
- grands, pour les noirs, les blancs,
les jaunes, les rouges, les bleus, les verts,
les forts en t'aime, les nuls en
mate, les poètes en verres,
ceux qui aiment faire la hune, et
tous les autres, qui sont heureux d'apprendre que le sarkophage
n'est pas pour eux, qu'ils n'attraperont jamais le sarkopte de la gale
ou le sarkome de Kaposy.
-
- Imaginez une seconde
-
- Avec effroi
-
- Le cancer au Paradis
-
-
- image du diable extraite de :
- http://blogs.mollat.com/litterature/files/diable-1op.jpg
-
-
|