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- Dès
les premières lignes, Oreste nous explique un plan.
- Dans quel but
? :
-
- "Je
suis allé auprès de l'oracle delphique
Pour demander comment assouvir ma vengeance
Contre les meurtriers de mon père..."
-
- Le fils d'Agamemnon
expose ensuite ledit plan, son mensonge au vieux précepteur
pour parvenir à ses fins. Le mensonge : répandre
la fausse nouvelle de sa mort :
-
- "Moi
aussi, c'est certain, après cette nouvelle,
Je serais éclatant face à mes ennemis.
Ô sol de mes aïeux, vous dieux de ma patrie,
Accordez-moi de réussir un tel voyage,
Toi aussi, ô maison de mes pères que je vais
Purifier en tant que justicier divin ;
Faites que je ne sois point renvoyé de ces lieux,
Faites que je puisse reprendre ce qui est mien,
Et retrouver mon rang."
-
- Tout en parlant,
Oreste remarque la présence d'Électre, sa soeur,
et voudrait prendre un peu de temps pour écouter sa plainte.
Mais le sage précepteur lui répond :
-
- "Non.
Ce qu'il faut d'abord, c'est obéir aux ordres
De Loxias. Commençons par offrir à ton père
Des libations, car telle est la garantie
De nos succès, du triomphe de nos desseins."
-
- On entend pourtant
la plainte d'Électre, qui pleure non la disparition de
son père, mais une mort sans gloire, comparée à
une mort plus glorieuse, celle qui se produit au combat, si honorable
pour un Grec :
- "Lui
que la Mort, quand il combattait les Barbares,
N'a jamais ensanglanté... Dire que nul au monde, si ce
n'est moi-même,
Ne crie sa rage d'un trépas si infâme et si injuste."
- Parlerait-elle
à un seul moment de la profonde tristesse de cette perte,
en se rappelant un souvenir aimant, une parole, un moment vécu
entre eux ?
- Non.
- Elle parle
de vengeance.
"Et vous, Érinyes, effrayantes filles des dieux,
Dont la prunelle épie les crimes monstrueux,
Les actes vils commis au sein des foyers,
Venez, assistez-moi, et vengez
Le meurtre de mon père..."
-
- "Au
sein des foyers", dit-elle, car le meurtre de son père a
été perpétré par Clytemnestre, sa
mère, et par Egisthe, son amant. Matière à
polar, à thriller, pensez-vous aujourd'hui : vous n'y
êtes pas. Nous sommes dans un autre monde.
-
- Il ne s'agit
pas de s'interroger sur l'amour entre sa mère et son amant,
sur les motivations des uns et des autres, de pleurer des moments
d'affection perdus, non, il ne s'agit pas tant de cela que d'être
ébranlée par la violation d'un ordre établi,
le crime, la privation d'un époux, d'une descendance.
Mais plus que tout, il s'agit pour Électre de venger son
honneur, de trouver le bras qui sera l'outil de cette vengeance.
Elle est obsédée par la vengeance. Elle ne vit
que dans l'attente du vengeur :
-
- "Je
vis dans son attente, malheureuse,
Sans époux, sans enfant !
Je suis engloutie par les larmes,
Harcelée par le cortège incessant des tourments.
Et lui, ne sait plus tout ce que j'ai fait pour lui.
Ce que j'apprends à son sujet n'est qu'insignifiance.
Il « voudrait », tel est son vu,
Mais il ne vient pas..."
-
- "Et
je me ronge ici, orpheline,
Sans un parent se dressant pour défendre ma cause.
Voyez : je fais la servante au palais de mes pères,
Allant autour des tables
Perpétuellement vides."
-
- "Mais
ma misère est-elle encore mesurable ?
Voyons ! Négliger les morts est-il juste ?
Ce principe aurait-il cours chez certains mortels ?
Non, je le réfute. Et si je suis encore digne,
Que le Ciel me garde de subsister
La paix au cur auprès de ces gens.
Ce serait une offense à mon père
Que de refouler ainsi l'élan de mes sanglots.
Si ce malheureux mort devait rester couché,
Simple cendre et réduit au néant,
Sans que les assassins n'expient dans le sang,
Juste châtiment, alors l'honneur et la piété."
-
- Entre ses larmes,
le choeur répète sa morale sans se lasser :
-
- "Ma
fille, tu n'es pas seule en ce monde
À éprouver les affres du chagrin.
Et tu te laisses trop ravager par lui.
Regarde ceux de ton lignage et de ton sang,
Vois Chrysothémis,
Vois Iphaniassa : elles savent vivre, elles !"
-
- "Courage,
mon enfant, courage !
Dans le ciel trône le grand Zeus :
Il voit tout et régit tout.
Adresse-lui ta rancune implacable,
Et ne poursuis pas ainsi
Tes ennemis d'une haine tenace,
Même s'il ne faut rien oublier."
-
- Etc, etc.
-
- Nul n'est besoin
d'être grand clerc pour s'apercevoir bien vite que cette
pièce parle à des hommes d'un temps bien éloigné
de nous. Pour assister confortablement et avec intérêt
à une représentation de ce théâtre
grec antique, il faudrait pouvoir éprouver dans sa chair
la crainte et le respect des dieux, comprendre qu'une femme puisse
être bien plus tourmentée par la mort d'un mari,
d'un père dont la vie s'achève autrement que glorieusement
sur un champ de bataille. Il faudrait comprendre que cette femme
ne puisse apporter de repos à son esprit que par l'intermédiaire
d'un bras mâle et vengeur. Il faudrait faire sienne, aussi,
il faudrait comprendre l'imprégnation totale d'un être
par son sentiment d'appartenance à un rang, à un
sang. Il faudrait aussi saisir profondément ce que représente
l'honneur, celui, par exemple, qui place sa famille au-dessus
de tous les autres, mais ces conditions ne s'arrêtent pas
là. Elles incluent de connaître de multiples significations,
de multiples symboliques de ce théâtre, celles du
choeur, du choryphée, par exemple, mais au-delà,
des codes sociaux et comportementaux de ces hommes et de femmes
que, même des spécialistes sur la question, peinent
à comprendre parfois avec précision, et qui leur
demande des allers-retours perpétuels dans l'histoire,
celle des hommes, des mentalités, dans le dédale
des acceptions de mots, de concepts utilisés par les auteurs
de ces temps, si lointains et si impalpables aujourd'hui.
-
- Nulle intention
ici, cependant, de prétendre que ce théâtre
n'a aucun intérêt, il en a de nombreux : historique,
littéraire, poétique (en quelques vers, on peut
être saisi par la puissance du Verbe), tout en rappelant
qu'il est nécessaire au préalable de se donner
de la peine pour y voyager sans trop d'embûches. Mais,
il n'est en aucun cas, ce me semble, cet objet littéraire
universel que bien des gens, de tous horizons culturels, et pas
des moindres, nous proposent comme source d'inspiration et d'éclairage
à nos problématiques contemporaines.
-
- Pour toutes
ces raisons, je restitue ici le coup de gueule de l'humoriste
et acteur François Rollin, qui tranche si bien avec le
discours plat et convenu qui vient d'être critiqué.
Il n'est pas très nuancé, certes, mais il est un
écho fidèle de l'exaspération que je ressens
de tous les propos à la mode entendus ici ou là
sur le théâtre :
-
- ...
-
-
- "Châteauroux,
le 18 Août 2002
Chers amis de la Revue,
Je suis franchement fatigué de linsistance hystérique
avec laquelle vous me pressez, depuis des semaines, de publier
je ne sais quelle « réflexion sur le théâtre
» dans la revue du Rond-Point. Je vous lai dit et
répété, - je vous lai redit avant-hier
lorsque vous êtes venus, tel un commando terroriste, me
réveiller au milieu de la nuit pour me supplier à
genoux de vous livrer un article « même court, même
ancien, et nous payerons sil le faut » !! -, je vous
le répète une ultime fois : ma réflexion
sur le théâtre, que vous avez lair dattendre
comme on attend le Messie, se borne à ces quelques mots
: le théâtre memmerde. Est-ce donc cela que
vous voulez entendre et publier ? Le théâtre memmerde,
- pas tant le théâtre actuel, pour lequel il marrive
davoir quelque indulgence, ne serait-ce que parce que je
ny ai pas foutu les pieds depuis vingt-cinq ans
mais
bel et bien votre cher « théâtre classique
», vos adulés « grands auteurs ».
Eh bien vos grands auteurs memmerdent, au delà de
tout ce qui est humainement possible. Toutes leurs pièces
réunies nont éveillé en moi quune
seule et lancinante
- émotion
: lennui.
Pierre Corneille, avec ses vers dun autre temps, interminables,
au service dintrigues aussi indigentes que dépassées,
Pierre Corneille mendort, Polyeucte me saoule, Le Cid me
gonfle, Cinna me gave, LIllusion comique, si mal nommée,
me pompe lair
Pierre Corneille memmerde.
Et que dire de Jean Racine, ce cagot dépressif auquel
il na pas fallu moins de vingt mille alexandrins ampoulés
pour tenter de soigner sa névrose ordinaire ? Que dire
sinon que Britannicus me fait lourdement chier, que Phèdre
me casse les couilles, quAndromaque me pèle proprement
le jonc, et quIphigénie, la mal nommée, ne
minspire quun irrépressible désir de
sieste ? Est-ce bien là ce que vous voulez faire savoir
à vos lecteurs ?
Que Shakespeare, votre grand maître, votre idole par dessus
toutes, me rase à cent sous de lheure à tourner
pesamment autour dun pot transparent ? Tout est à
jeter, selon moi, chez cet anglais bavard et bouffi de prétention,
aussi bien Richard III le démodé que la pitoyable
Mégère Apprivoisée, autant le lourd Marchand
de Venise que le soporifique Songe dune nuit dété,
sans oublier la triple punition dOthello, Mac Beth, et
Hamlet, ni lindigeste Roi Lear, ni la laxative Tempête.
« Mais tout de même », me demandiez-vous lautre
fois en sanglotant au téléphone, « vous accepterez
bien dépargner Molière ? ». Non. Encore
moins. Le prochain qui me ressert la blague de « Quoi de
neuf ? Molière
», je lencule sur le
champ. Molière est irrémédiablement vieux.
Ses mots sont vieux, ses tournures et son style prétendument
direct et léger me donnent mal à la tête,
ses personnages et ses décors sont vieux, son humour,
surtout, est une misérable antiquité. Il faut être
de bien mauvaise foi pour faire mine de rire aux boulevardesques
Fourberies de Scapin, à ces Précieuses Ridicules
caricaturales jusquà la nausée, au grossier
Malade Imaginaire, au monocorde Avare et autres Tartuffe(s) à
la crème.
-
- Toutes
ces farces connement pédagogiques sont, quoi quen
disent les snobinards de lEducation Nationale, atrocement
dépassées, définitivement poussiéreuses.
Plutôt crever la gueule ouverte que de revoir Dom Juan,
lEcole des Maris ou le Bourgeois Gentilhomme, ces fabulettes
à deux balles et à la morale de plomb, qui nont
pas quatre siècles et qui en paraissent cent ! Il ny
a guère que le Misanthrope qui eût pu minspirer
un commentaire moins tranché, mais lauteur est passé
totalement à côté du sujet.
Je crois inutile de vous entretenir davantage de mon sentiment
à légard de vos « classiques ».
Jai trop vomi dans ma jeunesse au sortir des tapageuses
représentations de toutes ces pièces assommantes,
qui ne diffèrent des fossiles que parce quelles
sentent le cadavre à plein nez, pour accepter une quelconque
façon de compromis.
Soyez raisonnables, amis : il y a des milliers de gens qui rêvent
décrire de très belles choses sur le théâtre
; ouvrez leur vos colonnes, partagez leur passion pour lépuisante
Nuit des Rois, le cauchemardesque Bajazet, la fastidieuse Rodogune,
et le mortel Georges Dandin
et foutez moi la paix.
-
- Professeur
Rollin"
-
- extrait
de : http://www.ou-pas.net/rollin_revue_rondpoint1.htm
Texte de Sophocle extrait de :
- http://mercure.fltr.ucl.ac.be/Hodoi/concordances/sophocle_electra/lecture/1.htm
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